La dernière rentrée

C’était la dernière. La dernière de 10 années de supplice macroniste. La plus difficile pour l’École publique, ses élèves, ses personnels, exsangues.

Il y eut la cyberattaque exposant les données personnelles de centaines de milliers d’agents, paralysant le versement des paies, l’affectation des personnels. 4 000 établissements scolaires avaient fermé lors de la canicule. 15,4 millions d’heures de cours n’avaient pu être assurées l’an passé faute d’enseignants remplaçants en nombre suffisant. Et en cette rentrée comme lors des précédentes, des dizaines de milliers d’élèves en situation de handicap et leurs familles étaient sans solution d’accompagnement. 65% des établissements manquaient d’au moins un enseignant.

C’est dans ce marasme devenu routine que la publication de l’enquête PISA achève le bilan du macronisme éducatif. Cette année, le “choc PISA” s’est retourné contre ses promoteurs.  Jusqu’ici mobilisée par les adversaires de l’école publique pour justifier son démantèlement, la contestable enquête de l’OCDE dresse l’implacable constat de l’effet des politiques qu’elle a suscitées : 10 années de sous-investissement et de désorganisation permanente. Sous Macron, la France ne consacre plus que 8,9% de son budget à l’éducation, contre 9,7% en moyenne dans l’Union européenne.

Les responsables du désastre ont des noms, une adresse. Rue de Grenelle où se sont succédé depuis 2017 les liquidateurs de l’éducation nationale : Jean-Michel Blanquer, Pap Ndiaye, Gabriel Attal, Amélie Oudéa-Castéra, Nicole Belloubet, Anne Genetet, Élisabeth Borne, Édouard Geffray. Pendant dix ans, à coups d’ordres et de contre ordres, ils ont tout saccagé. Du baccalauréat, aux contenus disciplinaires. De la finalité émancipatrice à la qualification des élèves. De la formation des enseignants à l’indifférence à la violence sur les enfants. L’école de la République est aujourd’hui disloquée. Les communautés éducatives épuisées. Mais le service public d’éducation tient. En dépit de la pénurie de moyens, il remplit sa mission et instruit chaque année 12 millions d’élèves grâce au dévouement de professeurs et d’éducateurs sous payés qui tiennent à bout de bras nos établissements. Cela ne durera pas.

Le 1er septembre, j’ai présenté, au nom du groupe insoumis à l’Assemblée nationale le plan d’urgence que nous proposons pour faire face aux difficultés de la rentrée. Au-delà nous savons que c’est l’école elle-même que nous devrons reconstruire. C’est l’un des principaux enjeux de l’élection présidentielle qui vient. 

Car les fossoyeurs n’ont pas renoncé à leur projet. L’effondrement de l’École publique est pour eux le préalable nécessaire au changement de société qu’ils préparent. De l’extrême centre à l’extrême droite un même horizon se dessine : la fin du collège unique, le tri social, l’école au rabais pour le grand nombre et le privé gavé d’argent public pour quelques-uns. 

Commençons par Gabriel Attal, l’un des principaux responsables du désastre actuel. En neuf ans, il aura été secrétaire d’État auprès du ministre de l’Éducation, ministre des Comptes publics, ministre de l’Éducation nationale, Premier ministre puis président du groupe macroniste à l’Assemblée nationale. Dans chacune de ses responsabilités, il a aggravé la situation.

Celui qui promet la réduction des classes de primaire à moins de vingt élèves a supprimé 1709 postes dans le seul premier degré au budget 2024. Au collège, il veut généraliser les « groupes de niveau » qu’il avait imposés en 6e et en 5e dès 2023. Une mesure supprimée après que le service d’inspection de son propre ministère en ait diagnostiqué les conséquences catastrophiques sur le plan éducatif. Attal promet de faire pire demain qu’il n’a fait hier. Alors que l’École doit nous permettre de faire face aux grands défis du futur, il trouve ses références dans le XIXe siècle – le certificat d’études – et propose un plan social éducatif, – la fermeture d’une centaine de collèges qualifiés de « ghettos scolaires ». Sur l’essentiel il n’a pas un mot. Rien de l’urgente adaptation du bâti scolaire aux conséquences du changement climatique mais il est vrai que le Fonds vert fût divisé par 4 par les gouvernements macronistes, dont 500 millions de coupes par le seul Attal. Rien non plus sur l’enseignement privé sous contrat dont il est le produit autant qu’un ardent défenseur. C’est bien Gabriel Attal qui refusa la publication du rapport documentant les violences racistes, homophobes et sexistes sur les élèves de Stanislas. C’est lui, relais des lobbies du privé, qui mit en péril l’inscription à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale de la proposition de loi que j’avais déposée avec Violette Spillebout contre les violences scolaires.

Édouard Philippe. Son bilan pourrait se résumer à une décision : avoir nommé lorsqu’il était Premier ministre Jean-Michel Blanquer à l’Éducation nationale. La liquidation du baccalauréat, l’imposition de Parcoursup, le démantèlement de la voie professionnelle et les 7 900 postes supprimés en cinq ans (l’équivalent de 175 collèges rayés de la carte), signent sa politique éducative. On pouvait donc attendre des excuses. Le maire du Havre a choisi le cynisme. Il promet aujourd’hui de mieux payer les professeurs mais au pouvoir il a gelé le point d’indice, faisant diminuer de 113 euros par mois leur pouvoir d’achat. Il veut l’« autonomie », c’est-à-dire transformer les chefs d’établissements en chefs d’entreprises, briser le cadre républicain des programmes et des diplômes, mettre élèves et personnels en concurrence. Bref, il rêve de privatiser l’école. 

Cette ambition n’est pas nouvelle. C’est le projet de la vieille droite depuis au moins un quart de siècle. Celui de l’UMP que le maire du Havre veut reconstituer, quand Xavier Bertrand, Jean-François Copé et Gérard Longuet imaginaient des chefs d’établissement recrutant directement leurs enseignants. Le sénateur LR Max Brisson, qui probablement le ralliera, a résumé dans une proposition de loi déjà adoptée par le Sénat l’horizon de ce modèle : des établissements dirigé par un chef d’établissement aux pleins pouvoirs, où l’affectation des enseignants relève de son arbitraire, comme l’affectation des moyens et l’organisation pédagogique. Disons le, Edouard Philippe projette la fin de l’école de la République. Il a d’ailleurs pris un engagement : le refus de toute création de poste d’enseignant.

Le projet de Bruno Retailleau se caractérise quant à lui par sa superficialité. Pour se distinguer, l’ancien ministre macroniste joue donc la carte de la violence débridée. Avec lui, l’apprentissage sera ouvert dès 14 ans et placé sous la responsabilité des régions et des entreprises. C’est le retour du travail des enfants. Confondant éducation et répression, il rêve d’« internats disciplinaires » pour faire face à la difficulté scolaire. Plus destructeur encore, il veut mettre fin au principe républicain d’égalité de traitement des élèves en supprimant calendrier et programmes nationaux. Son modèle est assumé : le privé qu’il veut généraliser. Pour cela il aspire à moins de mixité – c’est à dire à la ségrégation socio-scolaire généralisée – et veut de nouveaux transferts de fonds publics vers les établissements sous contrats. Un projet séparatiste qui signe son identité politique. 

Du programme éducatif de Marine Le Pen, on ne sait pour l’instant presque rien sinon que son responsable, le député Roger Chudeau, s’est fait connaître en expliquant que Najat Vallaud-Belkacem n’aurait jamais dû être ministre de l’Éducation nationale, au motif qu’elle dispose d’une double nationalité. Là aussi le racisme, l’islamophobie, seront au cœur de la vision de l’extrême droite qui a fait sien le combat de Gabriel Attal pour l’interdiction de l’abaya. Le RN a l’obsession du contrôle du corps des femmes. Mais aussi de celui des enfants. L’uniforme à l’école résoudrait ainsi pour lui toutes les difficultés auxquelles il est incapable d’apporter la moindre réponse. 

***

C’est la dernière rentrée. La plus difficile. La plus incertaine. Oui, le pire est possible si l’un des candidats de la droite extrémisée ou de l’extrême droite venait à emporter l’élection présidentielle. Mais le meilleur aussi. Une école de l’égalité et de l’émancipation. Reconstruite grâce à un investissement massif dans l’école publique permettant d’abaisser le nombre d’élèves par classe, d’en finir avec le scandale des non remplacements, d’augmenter massivement le traitement des personnels, de rénover le bâti, de créer un corps de fonctionnaire de catégorie B pour les AESH etc. Je vous en reparlerai. D’ici là, s’ouvre le débat budgétaire. Observez, comparez, restez mobilisés. La hausse en trompe l’oeil annoncée par Sébastien Lecornu du budget de l’éducation – 800 millions d’euros -, inférieure à l’inflation, annonce de nouvelles coupes. Nous nous y opposerons. Nous proposerons une alternative. Et les députés voteront, si le 49-3 ne les en empêche pas. Et alors, nous verrons : qui veut faire de l’école publique une priorité politique ?

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